Hoffling et al., (1966) tentèrent de l'observer auprès des infirmières, responsables chacune d'un des 22 services rattachés à deux hôpitaux, l'un public et l'autre privé.

Dans chaque cas, l'infirmière de garde était appelée au téléphone par un médecin dont elle connaissait le nom, sans toutefois avoir jamais été mise en contact direct avec lui. Celui-ci lui disait: « ici le docteur Dubois, du service de psychiatrie. je dois voir, ce matin, un de vos patients, M. Dufour. J'aurais aimé qu'on lui administre certains médicaments, afin que ceux-ci aient commencé à agir avant que je n'arrive. Pourriez-vous vérifier, dans l'armoire, ,s'il y a de l'Astroten ? » (Il épelait) « A.S.T.R.O.T.E.N. ? » L'infirmière allait à l'armoire et y trouvait effectivement une boîte dont l'étiquette se lisait comme suit :

ASTROTEN Capsules de 5 mg

Dose normale : 5 mg

Dose quotidienne maximale: 10 mg

Après qu'elle ait confirmé la présence du médicament au médecin, celui-ci poursuivait en disant: « Bien, j'aimerais que vous donniez une dose de 20 mg d'Astroten à M. Dufour. je serai là dans une dizaine de minutes et je rédigerai alors l'ordonnance »

Cet ordre, donné par le docteur Dubois, allait à l'encontre de nombreux points du règlement, qu'il violait même parfois de façon flagrante. il s'agissait tout d'abord d'un ordre émanant d'une personne que l'infirmière ne connaissait pas personnellement. De plus, le médicament ne faisait pas partie de la liste des médicaments « autorisés » et enfin, et surtout, la dose prescrite était largement supérieure à la dose autorisée.

Pourtant, sur les 22 infirmières qui furent ainsi contactées, 21 se soumirent à l'ordre transmis de cette façon, sans manifester une quelconque hésitation (plusieurs d'entre elles s'étant cependant assurées que le médecin n'allait pas tarder). L'expérience prenait fin au moment où, les quatre capsules ayant été prélevées du contenant afin d'être administrées, un psychiatre faisant partie de l'équipe intervenait, en informant l'infirmière de la nature de l'expérience à laquelle elle venait de prendre part à son insu. Lors d'une entrevue effectuée par la suite, plusieurs d'entre elles avouèrent avoir obtempéré à de tels ordres dans le passé par crainte de la réaction du médecin, en cas de refus.

Source : Beauvois J-L, Joule R-J, Petit traité de manipulation à l'uage des honnètes gens. Paris PUF, 1983